Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

28/06/2011

Un rapòrt francés menaça las lengas minorizadas / Un rapport français menace les langues minorisées / Una relazione francese minaccia le lingue minorizzate







[oc] Un rapòrt del Senat francés es desfavorable a una propòsta de lei sus las lengas minorizadas. Vaicí l'analisi de la Federacion dels Ensenhaires de Lenga e Cultura d’Òc (FÈLCO).Senat, lei, ataca

[fr] Un rapport du Sénat français est défavorable à une proposition de loi sus les langues minorisées. Voici l'analyse de la Fédération des enseignants de langue et culture d’oc (FELCO).

[it] Una relazione del Senato francese è sfavorevole ad una proposta di legge sulle lingue minorizzate. Ecco l'analisi della Federazione degli Insegnanti di Lingua e Cultura d’Oc (FELCO).



Fédération des Enseignants de Langue et Culture d’Oc de l’Éducation Nationale
(académies de Nice, Aix-Marseille, Grenoble, Clermont-Ferrand, Montpellier, Toulouse, Bordeaux, Limoges, Poitiers, Ile de France)

Federacion dels Ensenhaires de Lenga e Cultura d’Òc

Rapport Colette Mélot / Proposition de Loi Navarro (débattue au Sénat le 30 juin 2011) : l’analyse de la FELCO – 28-06-11

La proposition de loi déposée au Sénat par M. Robert Navarro sur les langues régionales, qui doit être discutée en séance le 30 juin, a fait l'objet d'un examen en commission, s'appuyant sur un rapport établi par Mme la Sénatrice Colette Melot. Ce rapport (en ligne sur notre site), long et circonstancié (118 pp.) débouche dès la page 18 sur un avis défavorable qui ne confère guère à la lecture des cent pages suivantes qu'un simple intérêt documentaire.
Si le rapport convient de l'intérêt des langues régionales, il n'en annonce pas moins dès le début, sous le titre « la nécessité d'une intervention du législateur n'est pas avérée », que le texte ne lui semble pas recevable.
De fait, les arguments développés relèvent soit d'une assez impitoyable correction de copie soulignant dans le texte des imprécisions, des redondances ou des impropriétés au regard des lois existantes, soit d'arguments de nature philosophique s'appuyant sur l'exégèse de la Constitution de la Ve République, soit - et c'est à notre sens l'essentiel - de considérations de nature purement budgétaire.
· Les premiers paragraphes établissent quelques fondements théoriques à toute politique en matière de langues régionales :
o Le cadre général : une opposition entre le français « langue nationale commune, langue de la vie publique et de la République » et les langues régionales, « langues à vocation régionale et largement privée ».
o La responsabilité de ces langues régionales « incombe prioritairement aux collectivités où elles sont en usage », ce qu'implique, dit le rapport p. 10), la place de l'article 75-1 dans la partie de la Constitution traitant des collectivités.
C'est une façon d'esquiver un problème : le texte ne parle pas de patrimoine « régional », mais « national ». Le niveau national étant celui de l'Etat, on voit mal au nom de quoi les collectivités locales devraient être premières concernées. Mais le rapport explique que compte tenu de la diversité des situations des diverses langues concernées, il est impossible de fournir un cadre général. Tout au plus reconnaît-il, p. 10, la possibilité d'une circulaire (émanant de quel ministère ?) permettant de « lever certaines ambiguïtés d'interprétation ». Notons toutefois, pour nous en féliciter, que le rapporteur rejette l'idée que ce soit aux régions de définir elles-mêmes ce qui est leur langue régionale, afin, est-il précisé, d'éviter des « querelles linguistiques picrocholines ». Ce qui constitue manifestement un renvoi à l'évocation, p. 9 du débat entre la dénomination couramment admise occitan-langue d'oc et l'amusante formule « langues d'oc » défendue bruyamment ici ou là. Le rapport parlant ordinairement d'occitan, sans -s superfétatoire, on peut en conclure que son auteur a compris de quoi il retournait, ce dont il convient de se féliciter, comme du fait que sur ce point, l'importance du rôle de l'Etat est clairement affichée. Il est vrai que choisir entre « langue d'oc » et « langues d'oc » ne risque pas d'affecter trop lourdement le budget.
· Le rapport poursuit avec le tableau complaisant d'une politique d'Etat déjà totalement satisfaisante, au regard de besoins dont on devine que le rapporteur les considère comme de toute façon modiques, compte tenu de l'état réel des langues concernées.
En bref, l'Etat assure déjà un enseignement de ces langues conforme aux besoins et aux demandes des parents. La programmation du Ministère de l'Education pour les années suivantes apparaît tout aussi satisfaisante -le rapporteur ignore manifestement que cette programmation, il y a peu, incluait la suppression de la plupart des CAPES de langues régionales, ce qui n'est pas vraiment un signe encourageant. Il ignore tout autant les obstacles que l'ouverture d'une section bilingue peut rencontrer trop souvent sur le terrain, toutes choses qui doivent amener à relativiser l'idée d'une administration de l'Education Nationale jouant sans réticence le jeu du développement de l'enseignement des langues régionales. La politique en matière de médias est tout aussi exemplaire, ajoute le rapport -là encore sans y aller voir de trop près.
Bref, selon lui, les textes existants rendent déjà possibles toutes sortes d'initiatives, qui ne sont pas toujours assez exploitées, signe que la demande n'est peut-être pas si forte que cela.
L'examen des chiffres fournis dans le corps du texte permet au rapporteur de souligner sans en avoir l'air quelques traits qui ne peuvent être perçus que comme une critique implicite de l'enseignement des langues régionales : on apprend ainsi p. 13 que pour le concours spécifique de professeur des écoles il n'y a que 2,5 candidats pour un poste. Explication donnée dans la foulée: ce type d'enseignement ne fonctionne qu'au prix d'un fort engagement personnel de l'enseignant (ce qui soit dit en passant implique que pour le concours ordinaire, cette implication personnelle n'est pas nécessaire). Mais il nous semble que cela signifie tout bonnement que somme toute, la question n'intéresse qu'une très faible proportion des jeunes susceptibles de s'engager dans la carrière de l'enseignement.
En ce qui concerne l'enseignement immersif, le rapport souligne incidemment que le taux d'encadrement dans ces écoles est supérieur de 28% à celui de l'enseignement privé ordinaire. Il nous semble que cette façon de procéder à la mise en concurrence de deux secteurs n'est pas innocente.

· Viennent ensuite, pp 15 et suivantes de longues considérations sur la Constitution, reprenant le dogme théologique de l'unicité du peuple français qu'il n'est pas question de rompre en prenant en compte des catégories particulières de citoyens. Nous rappelons - une fois de plus – que si l'on mène ce raisonnement jusqu'au bout, c'est l'ensemble des associations, partis, syndicats etc. qui doivent être déclarés inconstitutionnels, dans la mesure où leur objet vise par définition à la défense d'intérêts particuliers, voire antagonistes, dans le cas des partis ou des syndicats. Il est étrange que ce dogme ne soit brandi que quand il est question des langues régionales.

· Le rapport oppose de même la Constitution, dans son article 40, à la croissance inévitable des dépenses publiques impliquées par la proposition de loi. Cet argument financier reviendra de façon régulière tout au long de la discussion des articles de la proposition, mais il est lumineusement formulé p. 18 sous cette forme : « dans un contexte budgétaire très difficile, les efforts demandés par le texte paraissent excessifs ».

· De la même façon, et contradictoirement d'ailleurs avec l'idée que les régions sont prioritairement concernées par cette affaire, le rapport souligne que pour faire des régions les vrais maîtres d'œuvre en matière d'enseignement par exemple, il faudrait carrément leur transférer la responsabilité de l'ensemble du système éducatif, notamment en matière d'affectation des enseignants (p. 17, repris p. 22). De toute évidence, et quels que soient les désirs exprimés par certaines formations politiques régionales, il est clair que l'actuelle majorité ne souhaite nullement s'engager sur ce terrain : d'accord pour transférer des dépenses, pas pour transférer de vrais pouvoirs, telle pourrait être sa devise. Le rapport a dès lors beau jeu de signaler qu'au cours de son audition, l'ARF, Association des Régions de France, a montré fort peu d'enthousiasme à la perspective de dépenses nouvelles. Bref, aux régions de gérer la question des langues, mais sans moyens...

La discussion des articles, dans laquelle il nous paraît inutile d'entrer en détail, reprend de façon récurrente les arguments développés d'entrée de jeu :

· les dépenses excessives impliquées par tout développement d'une politique linguistique pour les langues de France.

· Le refus d'instaurer une quelconque obligation, que ce soit pour l'Etat et les collectivités, tout devant rester du domaine de l'initiative locale, et, somme toute, du bon plaisir des acteurs. En ce qui concerne l'enseignement des langues régionales, son caractère facultatif est rappelé avec force : « l'usage d'une autre langue que le français ne peut être imposé ni aux élèves ni aux enseignants, et aucune discipline ne peut être enseignée exclusivement en langue régionale » (p. 28).
· Pas question d'intégrer les langues régionales au socle commun. Libre à chacun d'en parler dans le cadre des savoirs humanistes...

· Pas question d'étendre à l'ensemble du territoire l'exception corse...

Bref, il s'agit bel et bien d'une fin de non-recevoir, que les compliments adressés aux cultures concernées et à la vitalité des associations qui les défendent n'adoucissent que très faiblement.

On se bornera ici à quelques remarques d'ensemble :

· La FELCO continue à penser que dans l'état actuel de la politique de décentralisation ou de ce qu'il en reste, il est peu élégant de se contenter de refiler le mistigri à des régions dont chacun sait dans quelles difficultés elles se trouvent du fait des charges toujours plus lourdes qu'elles ont à assumer.

· La FELCO continue à penser, compte tenu des informations qui remontent du terrain, qu'il y aurait matière à sérieusement nuancer le tableau idyllique d'une Education Nationale qui ferait tout ce qui est en son pouvoir, sans réticence, pour pourvoir aux besoins exprimés. Entre les exemples avérés de blocage par des décideurs locaux, et, d'une façon plus générale, les effets néfastes de certaines réformes, au niveau du lycée par exemple, sans parler des attaques contre les CAPES de langues régionales, venant après des années de réduction des postes mis au concours, on est bien obligé de constater que la situation réelle ne cesse de se dégrader, et qu'il faut donc voir dans l'augmentation malgré tout des effectifs dans l'enseignement bilingue par exemple (puisque le rapport la souligne) la preuve de la force de la demande sociale, puisqu'elle arrive à triompher de tous les obstacles qu'on lui oppose...

· Le rapport semble indiquer (p. 29) que somme toute, la présence d'une information sur l'existence des langues régionales est déjà assurée par les programmes nationaux. Un simple regard sur les manuels de français ou d'histoire géographie conforme aux programmes nationaux permet pourtant de constater de quoi il retourne au juste.

· L'argument de la dépense budgétaire n'est certes pas à prendre à la légère, et la FELCO, regroupant des citoyens conscients de l'intérêt général ne milite certes pas pour l'extension indéfinie de la dépense publique. Mais on peut quand même souligner que dans le cas de l'enseignement bilingue à parité horaire, son développement ne débouche sur aucune dépense supplémentaire. Et on peut ajouter que la bivalence consubstantielle au statut des certifiés d’occitan-langue d’oc va dans le même sens, en permettant de dispenser l'enseignement de la valence en langue régionale, ce qui se fait déjà au collège pour ce qui concerne l'histoire-géographie, et pourrait se faire pour d'autres disciplines. Il est vrai que le rapport brandit le spectre d'une menace pour la place du français, d'où l'idée, assez compliquée à mettre en œuvre dans la pratique, d'un enseignement disciplinaire qui ne saurait être dispensé intégralement en langue régionale. La FELCO ne doute pas un instant de la nécessité de défendre le français, tout en notant que la menace qui pèse sur lui ne vient pas des langues régionales, mais bel et bien d'une hégémonie économique et idéologique de l'anglo-américain contre laquelle toutes les déclarations d'amour pour la langue française risquent de peser fort peu. Mais il y a quelque abus à tirer argument de ce danger pour le français, d'ailleurs largement surestimé, pour prôner la méfiance face à toute amélioration du statut des langues régionales.

Bref, le texte de M. Navarro, comme le rapport de Mme Melot, et les discussions dont il a déjà fait l'objet en commission, ont du moins le mérite de permettre de poser publiquement la question de la place que la République peut et doit donner à des langues que ses élus ont eux-mêmes reconnues comme constituant un patrimoine national.

La FELCO prend acte, sans surprise excessive, d'ailleurs, du fait que le texte risque fort de ne pas être adopté. Nous ne pouvons que rester songeurs en comparant le statut que la France réclame et obtient pour le français hors de ses frontières, au nom de la défense de la diversité, et la façon toute particulière dont elle applique cette aspiration à la diversité sur son propre sol. Mais il y aura d'autres combats à mener pour que la mention de ce patrimoine national dans l'actuelle constitution cesse d'être une simple clause de style sans contenu réel.

Les commentaires sont fermés.